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Une pompe solaire dans un village tribal de l’IndeRaisons d'un demi-succès
En 1982, le petit village de Sarwal, dans l'Etat du Bihar (Inde du nord), fut doté d'une pompe solaire, dans le cadre du programme ASVIN du CNRS. L'énergie nécessaire à l'exhaure était fournie par 2016 cellules photovoltaïques (soit 1400 W), ce qui permettait d'irriguer théoriquement plus de 5 ha. Véritable révolution proposée: dans un village soumis aux aléas de la mousson, on allait pouvoir faire une seconde culture sur des terres jusque là laissées en jachère, ceci alors que la croissance démographique est forte, et que la population aborigène, d'ethnie Munda, se trouve dans un sous-développement plus accentué que les populations hindoues environnantes. L'impact social de la pompe devait être renforcé par le mode de répartition de l'eau: en effet, les propriétaires des terres irriguables acceptèrent de prêter gratuitement pendant la saison sèche leurs parcelles. Celles-ci seraient divisées en lots distribués à tous les volontaires, y compris des sans-terres. Une telle utilisation de l'eau devait renforcer les structures communautaires des Munda qui s'effritaient depuis des décennies, et sauvegarder leur identité culturelle.
L'équipe ASVIN ne s'attendait pas à un succès rapide: il s'agit là en effet d'un programme de recherche autant que de développement, tourné vers l'étude des conditions d'acceptation de la technologie solaire dans les villages reculés, et des conséquences de celles-ci sur les systèmes techniques et sociaux: le succès n'est donc qu'un objectif à long terme. Or, malgré plusieurs séjours avant l'installation passés à discuter de leurs souhaits avec les paysans, il n'y eut en 1982-3 que 10 volontaires à cultiver 1,1 ha en blé et légumes (il existe plus de 70 maisonnées à Sarwal). Quelques années plus tard, toutes les parcelles irriguées se trouvèrent bientôt cultivées par leurs propriétaires mêmes, ce qui limita l'impact social. On offrit l'eau aux Munda, on leur offrit la terre. Et pourtant la pompe garde un potentiel inexploité. De nombreux facteurs explicatifs furent analysés par le programme ASVIN. La première raison était que justement tout était offert, même les tuyaux. Or offrir, c'est démotiver, et des parties de panneaux solaires furent détruites sans doute par pur vandalisme. Ces panneaux furent également détruits en raison des clivages sociaux au sein même de la prétendue "communauté" Munda (certes plus homogène qu'une société villageoise formée de castes hindoues). Le clan des "nobles" Munda prit ombrage de cette innovation, et bien des petits paysans n'osèrent pas se porter volontaires pour cultiver un lot dont ils craignaient de perdre la récolte. D'autre part, les Munda ont toujours été exploités par les "étrangers", Britanniques et surtout Hindous. Nul doute que la pompe, installée par des Blancs et un institut jésuite indien de la ville voisine, n'ait engendré la méfiance. En outre, l'eau manqua dans le puits, ce qui donna des rendements peu motivants. Enfin, on avait l'habitude de laisser le bétail errer en vaine pâture sur les jachères en saison sèche. Or la zone irriguée était mal surveillée, les paysans se refusèrent à construire des haies... Il était de l'intérêt de presque tous que le bétail soit surveillé en saison sèche pour qu'il ne broute pas les légumes irrigués; mais il n'était de l'intérêt de personne en particulier de prendre l'initiative et de limiter la vaine pâture de son propre troupeau. C'est le problème que les économistes appellent le "dilemme des prisonniers", celui qui oppose l'intérêt individuel et l'intérêt collectif. Mais pourquoi se refuser à cet investissement (garde du bétail, haie...)quand on a déjà dépensé temps et argent à cultiver une parcelle irriguée? Assurément la maximisation du profit n'est pas la raison d'être de toutes les exploitations agricoles. La tribu garde le souvenir d'un passé où ni la terre ni la forêt ne manquaient, où ne se faisait pas sentir la pression démographique. Il en est resté une forte propension à la consommation (mais l'alcool si consommé aujourd'hui est un symptôme de la crise actuelle, nullement une tradition)plutôt qu'à l'accumulation, d'autant que la société Munda est égalitariste: quand on a de l'argent, il faut le prêter ou le donner à ceux qui n'en ont pas. Celui qui s'enrichit est jalousé par les autres. Illogiques, ces logiques paysannes? Pas du tout. Les stratégies suivies par les individus sont au contraire tout à fait rationnelles compte tenu des objectifs des exploitations agricoles. Mais ce sont ces objectifs qui ne sont pas semblables à ceux auxquels nous autres Occidentaux nous attendons. Les exploitations peuvent avoir des finalités aussi différentes que la sécurité, le prestige (social, politique ou religieux), l'hédonisme (chez les paysans indiens, il n'y a pas moins de paresseux ou d'épicuriens qu'ailleurs), et pas seulement l'enrichissement. On peut rechercher l'autosuffisance, ou la maximisation du revenu par temps de travail, et pas seulement la maximisation du revenu brut par hectare ou du profit net. Visiblement, la logique d'intensification à laquelle correspondait l'irrigation par la pompe ne correspondait pas aux soucis de la majorité des exploitations. (On comprend a fortiori les difficultés des programmes d'intensification en Afrique subsaharienne, là où l'extensif est encore plus la règle que chez les Munda!) Le programme ASVIN n'a connu qu'un demi-succès, mais non pas pour un problème technologique: la pompe n'est jamais tombé en panne; et les paysans n'ont pas été rebutés par cette technologie de pointe. Les difficultés sont venues de logiques paysannes différentes de celles que les développeurs imaginaient. Seuls les paysans ayant une logique de profit nécessitant une certaine intensivité de l'agriculture virent d'un bon oeil l'irrigation (mais ceux qui craignaient les prises de risque se refusèrent à cultiver un lopin qui ne leur appartenait pas). Ceux qui manquaient de main-d'oeuvre et qui visaient donc le revenu par heure de travail se sont rarement portés volontaires. Quant aux paysans dont la finalité était la recherche de prestige par des voies coutumières, tel le chef de village, ou ceux qui visaient le profit par l'exploitation éhontée d'une paysannerie sans résistance, ils s'opposèrent plus ou moins frontalement à l'expérience. Le succès d'ASVIN ne doit pas être mesuré seulement à l'aune de la superficie irriguée par la pompe solaire. Déjà sont réapparus des éléments liés aux antiques traditions communautaires, disparus depuis des décennies (prison pour bétail divaguant). Les cultures maraîchères avec motopompes se multiplient: certes, un tel développement est plus inégalitaire que celui souhaité par ASVIN. Mais si la communauté villageoise se trouve quelque peu ressoudée par l'onde de choc créée par la pompe solaire, nul doute que tous puissent en tirer quelque profit.
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