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Gestion durable des sols

Négligence ignorance inconscience ou irresponsabilité

La dégradation des sols des périmètres irrigués des grandes vallées sud sahariennes
Dans les grandes vallées sud-sahariennes, les sols sont actuellement dégradés ou en voie de l'être. Cette dégradation se présente sous plusieurs formes : accumulation de sels solubles, chlorure de sodium essentiellement ; excès d'eau ; fixation d'ions sodium par les argiles (sodisation)associée à une augmentation du pH (alcalinisation). Ces problèmes concernent de grandes étendues et de nombreux pays : Mali, Niger, Sénégal, Cameroun, Soudan, Somalie, Kenya.
Dans certaines situations, la dégradation, notamment la sodisation /alcalinisation, semble d'origine marine comme dans le delta du Sénégal ou liée à des épisodes plus arides du Quaternaire terminal comme cela semble être le cas de certaines terrasses du fleuve Niger, au Niger ; de la vallée de la Falémée au Sénégal, au Mali et en Mauritanie ; des vallées des Voltas au Burkina Faso ; des sols hardés du Nord Cameroun et du Tchad. Dans les autres situations, la dégradation est liée à la mise en culture en irrigué des sols avec des eaux pourtant très peu minéralisées. Le cas le plus édifiant est celui de l'Office du Niger au Mali.
Les auteurs rapportent qu'à la mise en place des périmètres irrigués de l'Office du Niger, dans les années 1940, les nappes phréatiques étaient situées entre 30 et 50 m de profondeur et les eaux du Niger, faiblement minéralisées, étaient considérées de grande qualité pour l'irrigation. Pour ces raisons on n'a pas jugé nécessaire l'installation immédiate d'un réseau de drainage profond ; on attendait que les nappes deviennent gênantes. On s'est contenté de la mise en place d'un réseau d'évacuation des eaux excédentaires. Plus tard, on ne s'est pas préoccupé de suivre les remontées des nappes.
A cette grave erreur se sont ajoutées deux autres non moins graves : le mauvais choix de système d'irrigation et le mauvais choix des sols et/ou des cultures. L'irrigation se fait, en effet, le plus souvent par gravité. De ce fait, les canaux principaux ont été localisés sur les parties hautes du paysage, qui sont en fait des levées alluviales sablonneuses et donc perméables. La riziculture qui nécessite la submersion est pratiquée sur des sols limoneux perméables et même sur des sols sableux, donc très filtrants.
A ces fautes qui se traduisent par des pertes considérables d'eau par infiltration s'ajoute le dysfonctionnement et le manque d'entretien du réseau d'évacuation des eaux excédentaires.
Le résultat est qu'en un demi siècle, les nappes sont remontées en surface. Dans les périmètres irrigués la remontée s'est pratiquement faite à la vitesse de 1 m par an ; les nappes sont à quelques cm de la surface en saison de culture. En dehors de ces périmètres, et sur plusieurs dizaines de Km, les nappes se rapprochent de la surface d'environ 0.5 m par an. Dans des périmètres sucriers où l'irrigation est presque continue, la remontée s'est faite en vingt ans.
Si ces remontées de nappes semblent avoir, pour le moment, un effet bénéfique sur les pâturages sahéliens et sur l'élevage à l'extérieur des périmètres ; dans ces derniers, en revanche, leurs conséquences sont plutôt très négatives. En plus de l'engorgement, fait inattendu, sols, en contact avec les eaux des nappes, deviennent sodiques et alcalins. Il en résulte un effondrement de leurs structures, de leurs porosités et de leurs perméabilités.
Les auteurs expliquent que les eaux des fleuves sud-sahariens ne sont pas salées et leur rapport du sodium absorbable (SAR)est faible. Ce qui a d'ailleurs conduit à les considérer comme excellentes pour l'irrigation. Or dans ces eaux il y a un déséquilibre ionique natif vers le pole sodique et bicarbonaté. Autrement dit, si ces eaux se concentrent, suite à l'évaporation par exemple, alors non seulement elles deviennent salines mais, plus grave, elles deviennent sodiques. C'est ce qui s'est passé dans ces périmètres. Les eaux d'irrigation commencent déjà à se concentrer par évaporation dans les canaux d'irrigation avant d'atteindre par infiltration les nappes. La plus forte concentration se produit par la suite dans la frange capillaire des nappes quand elles se rapprochent de la surface, dans les mois qui suivent la fin de la culture du riz. Ces phénomènes pourtant prévisibles n'ont fait l'objet ni d'une évaluation, ni d'un suivi régulier.
Une autre possibilité, avancée mais non démontrée, de l'évolution de la qualité chimique de ces eaux de nappes serait la présence dans les matériaux traversés par ces eaux lors de leurs remontées d'alluvions sodiques ou d'évaporites.
A l'Office du Niger, au Mali, 50% des eaux des nappes sont actuellement salées et parfois très salées ; plus grave encore, elles sont très sodiques. Ces eaux ont entraîné une sodisation voire une alcalinisation des sols, acides à l'origine, sur des superficies déjà très importantes. Ces dégradations limitent, dans les périmètres irrigués, le choix des cultures possibles et réduisent de façon substantielle la production ; elles tendent à imposer la monoculture de riz. Le coton n'est plus praticable, la culture de canne à sucre pose déjà des problèmes et ses rendements chutent de 75 t/ha à près de 25 t/ha à la première repousse. A cela, il faut rajouter les difficultés croissantes de conduite des opérations culturales et les problèmes de nutrition minérales des cultures.
Si l'on n'intervient pas pour stopper cette évolution, ces périmètres aménagés et réhabilités à grands frais, vont inéluctablement connaître la stérilisation et l'abandon. Cette faillite ne sera pas sans conséquences désastreuses sur le précaire équilibre alimentaire des pays du Sahel. Il est donc urgent, soulignent les auteurs, de procéder à l'évaluation de l'état actuel de ces périmètres et de lancer des recherches pour la mise au point demesures correctives. La restauration des sols dégradés de ces périmètres risque malheureusementde demander beaucoup de temps et d'argent.

Négligences, ignorances, inconsciences, irresponsabilités ? Voilà un cas qui montre bien le résultat d'une mauvaise gestion des ressources en eaux et en sols. Les conséquences sociales, économiques et environnementales d'une telle gestion peuvent être désastreuses dans ces pays du Sahel.


LES AUTEURS

Rabah Lahmar
TORBA, Sols & Sociétés, France
+ de 19 article(s)



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