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Aménagement du Paraguay-ParanáL'avenir d'une région hypothéqué
Les grands projets d'aménagement fluvial ne manquent jamais de soulever des polémiques et des débats passionés, ne serait-ce qu'en raison des bouleversements qu'ils impliquent. Car, si nombre d'entre eux ont permis d'aboutir à une croissance de la production agricole ou des flux économiques, les conséquences brutales -parfois catastrophiques- de leur réalisation sur l'environnement et les populations riveraines ne peuvent être ignorées. Certains encore ont pu se muer en coûteux ouvrages d'architecture, les profits escomptés n'étant nullement au rendez-vous.
En Amérique du Sud, quatre pays projettent ainsi de rendre navigable l'axe fluvial majeur du Paraguay-Paraná : le Brésil, l'Argentine, la Bolivie et le Paraguay. Naissant dans la région brésilienne du Mato Grosso, la rivière Paraguay traverse l'Etat du même nom (arrosant sa capitale Asunción)avant de rejoindre le Paraná à hauteur de la ville argentine de Corrientes. Depuis la ville brésilienne de Cacéres jusqu'à l'embouchure du Paraná, de gigantesques travaux d'aménagement devraient permettre, selon les estimations présentées en 1990 par leurs promoteurs (financiers et entrepreneurs), une intégration économique des zones riveraines par l'amélioration du trafic de marchandises importées ou exportées à un coût réputé faible. Réunis au sein d'un (CID)Comité international pour la voie d'eau), les pays riverains se sont vu octroyer une aide de 11 millions de dollars par la BID (Banque interaméricaine de développement)et le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement)afin d'établir les études préliminaires à l'engagement des travaux. Pour une période s'étalant jusqu'à 2015, les investissements sont prévus à hauteur de 1,1 à 1,3 milliards de dollars, sans compter 2,6 à 3 milliards de dollars destinés à l'entretien de l'ouvrage. Pour ses défenseurs, leur rentabilité ne fait aucun doute ; elle avait été évaluée sur la base d'une étude commandée à la firme brésilienne Internave en 1989. Or, en 1994, des ONG se sont saisies de ce dossier pour en dénoncer l'aspect bâclé. De fait, seul l'aspect financier du projet avait été étudié dans ce document que même la BID a refusé de considérer comme élément de référence sérieux. Outre qu'il établit la rentabilité économique des travaux sur la base d'une surestimation de la capacité de production agricole des zones concernées, rien ne s'y laisse entrevoir de l'impact sur l'environnement, ni sur les populations affectées par les aménagements. Les investissements nécessaires à la résolution des problèmes engendrés dans ces domaines rendraient par ailleurs caducs les bénéfices globaux envisagés. D'autre part, l'ambiguïté caractérise cette rentabilité estimée : en effet, l'essentiel des investissements serait à la charge des Etats et d'organismes internationaux tandis que le bénéfice profiterait presque entièrement au seul secteur privé ; ajoutons enfin qu'elle ne prend pas en compte l'extension des réseaux ferré et routier et la concurrence certaine qu'elle occasionera. Ces "omissions" sont également préjudiciables à la crédibilité du projet. Mais, de toutes, c'est la question environnementale et sociale qui a motivé la plus forte opposition à sa mise en oeuvre. La possibilité d'une grave altération de l'équilibre de la région du Pantanal a mobilisé en particulier de nombreuses ONG locales et internationales. C'est que cet immense bassin de rétention (140 000 à 200 000 km²)sis sur la rive droite du Paraguay brésilien constitue un milieu unique. Il est la plus vaste zone humide tropicale du globe et abrite une faune et une flore d'une grande richesse, ainsi qu'un certain nombre de tribus aborigènes. Les travaux de dragage, d'endiguement et de dynamitage des verrous rocheux du Paraguay pourraient être fatals à l'état de ce refuge de la vie sauvage déjà affecté par la pollution d'origine agricole, industrielle ou minière et le braconnage. De plus, la navigation sur le fleuve, aujourd'hui assurée jusqu'à Asunción grâce à la fonction d'"éponge" du Pantanal en période de hautes-eaux, pourrait être handicapée par l'aménagement projeté. La gestion de l'impact environnemental du projet soulève d'autant plus de polémiques que les garanties juridiques qui s'y appliquent observent une certaine imprécision, autorisant de multiples interprétations. Cette nouvelle ambiguïté, entre accords internationaux et règlements locaux, touche en particulier les questions de déchets, qu'il s'agisse de leur transport, leur stockage ou les dégâts qu'auraient entraîné leur déversement plus ou moins accidentel dans la voie d'eau. Sur ce chapitre, l'ingénuité des Etats est fortement mise en doute si l'on rappelle par exemple que le Brésil, Etat très engagé dans le projet, est signataire de la Convention Ramsar sur la protection des zones humides. Face à la réticence des partisans du projet à assumer les conséquences néfastes qui ne manqueront pas de survenir, la capacité de réaction des ONG s'est manifestée à travers des actions isolées, un effort de diffusion de l'information sur le projet et, plus récemment (24/10/1994), la présentation au président de la BID (Banque interaméricaine de développement)d'une charte de revendications exigeant une plus grande transparence des débats. L'affaire du Paraguay-Paraná est un cas typique de gestion "traditionnelle" d'un projet de développement aux juteuses perspectives financières. Dans un grand élan de tout-à-l'économie, les Etats ont néglié, d'une part de consulter les populations qui subiraient cet aménagement plus qu'elles n'en profiteraient, d'autre part de mesurer la juste valeur de leur idée de départ. Devant ses lacunes et ses lubies, la concertation de ses partisans avec les ONG locales et internationales -au-delà de l'obligation morale- revêt le sens d'une nécessité, en redéfinissant l'aménagement du fleuve d'une façon moins théorique et plus proche de la notion d'utilité. Alors, à moins que tout ne finisse "en eau de bouduin", peut-être obtiendra-t-on à l'issue de la lutte qui oppose les pouvoirs suprêmes aux ONG de trouver un juste équilibre entre utilité, profit et respect, et d'éviter d'enrichir la masse des échecs dont ce siècle est si prolixe en métière d'aménagement hydraulique.
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