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Écologie industrielle

L’industrie hors nature

Concevoir le système industriel comme extérieur à la biosphère amène à ne traiter la pollution qu'à la sortie de la chaîne productive. Cette approche entraîne un effet de cascade (chaque traitement des déchets produit de nouveaux déchets) qui rend la dépollution de plus en plus onéreuse, creuse les inégalités entre pays, et renforce l'industrie de la dépollution, qui fait pression pour empêcher toute remise en cause globale.

Le système industriel est toujours appréhendé comme une entité disjointe de la Biosphère. Cette vision réductrice du processus de production induit un biais méthodologique dans le traitement des perturbations de l'environnement dûes aux activités humaines. L'écologie classique tente ainsi de réduire la pollution par différents dispositifs qui n'interviennent qu'à la fin de la chaîne productive. C'est ce que l'on nomme l'approche "end of pipe" (à la sortie du tuyau), approche qui prête le flanc à de nombreuses critiques.

L'approche "end of pipe" tente de résoudre séparément des problèmes qui sont indissolublement liés. A titre d'exemple, on ne peut traiter de manière cloisonnée déchets solides et pollution atmosphérique. En effet, l'incinération de tels déchets génère des gaz volatiles et polluants. Ce cloisonnement se retrouve dans les conventions internationales qui sont élaborées matière par matière. Cette situation aboutit en fin de compte à déplacer les problèmes mais rarement à leur trouver une solution.

De surcroît, l'approche "end of pipe" ne procède que par petites améliorations successives, rendant d'autant plus difficile, voire impossible, toute remise en cause technologique. Le moteur à explosion illustre parfaitement ce travers de l'approche "end of pipe". Les industriels se sont concentrés sur l'amélioration de ce moteur (pots catalytiques, carburants verts...) et la transition vers d'autres formes de moteur (moteur électrique) devient de plus en plus hypothétique pour des raisons économiques. Cet effet de cliquet (une fois enclenché, il est très difficile de revenir en arrière) se retrouve aussi au niveau macroéconomique. L'industrie de la dépollution représente un marché énorme (600 milliards de dollars en l'an 2000, estimation OCDE), les lobbies de cette branche s'opposent donc à toute stratégie préventive car une stratégie vraiment préventive signerait l'arrêt de mort de leur industrie.

Toujours au niveau économique, deux autres griefs doivent être relevés. Cette approche présente l'inconvénient d'être de plus en plus onéreuse en raison de l'effet de cascade de ce type de dépollution. La plupart des procédés utilisés pour éliminer les déchets produisent eux aussi des déchets qu'il convient de traiter à leur tour. En reprenant l'exemple de l'incinération des déchets industriels, on remarque immédiatement les effets pervers de ces technologies. Elle s'accompagne de l'émission de gaz nocifs, pour éviter de telles dissipations dans l'atmosphère, les industriels -sous la pression des réglementations - installent des filtres à air qui vont se charger de substances solides qu'il faudra alors éliminer. L'autre grief concerne l'équité internationale, mise à mal par les tentatives de diffusion des dispositifs anti-pollution développés par les firmes occidentales. Elles cherchent à imposer la généralisation de leur technologie au détriment de méthodes préventives souvent plus efficaces et moins onéreuses. De surcroît, elles ne prennent pas en compte le fait que de telles technologies nécessitent des infrastructures complexes et onéreuses rarement disponibles dans les pays en voie de développement.

A l'issue de cet exposé, force est donc de constater que l'approche "end of pipe" empêche toute conceptualisation globale de l'impact de l'industrie sur l'environnement. Malheureusement, cette vision continuera à dominer la prise de décisions politiques sur l'environnement en raison de l'inertie administrative et économique. Toutefois les limites de cette approche deviennent de plus en plus patentes. Des démarches préventives sont donc amorcées mais elles ne réussissent pas à offrir de cadre global à la lutte contre la pollution. L'écologie industrielle cherche à combler ce vide conceptuel et donc à ouvrir une perspective plus vaste tant scientifique qu'économique.

Dans le premier chapitre de son ouvrage, Suren Erkman rejette en bloc les procédés traditionnels de traitement de déchets industriels. Ne faut-il pas pour autant en conserver certains aspects ? En particulier, l'approche incrémentale permet une adaptation des comportements des consommateurs et des industriels. Le bouleversement radical des modes de production risque, s'il est accepté, d'être contre-productif si une modification concomittante des attitudes n'est pas enclenchée.
Par ailleurs, le danger de constitution de lobbies n'est pas à écarter pour l'écologie industrielle. De la même manière, l'écologie industrielle ne profitera aux pays en voie de développement que si les conditions requises (codéveloppement, assistance technique et économique au changement) sont réunies. Ainsi, l'approche en terme d'écologie industrielle constitue certes un réel progrès dans la réflexion sur les conséquences environnementales des activités économiques, mais elle ne sera véritablement profitable qu'accompagnée d'exigences éthiques que ce soit au niveau scientifique que politique et économique.


Source : Suren Erkman, "Vers l'écologie industrielle", Editions Charles Léopold Mayer et la Librairie FPH, France,1998, 147 pages


LES AUTEURS

Cyril Wolmark
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